19/11/2006

{ À l'absente }

 

 

03

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes pas.

            Et tu me manques.

 

            Encore une fois, je me lève, et mon lit est froid. Je vais dans la cuisine, préparer un seul café. Pendant que le sirop d’ébène goutte dans la cafetière, je vais prendre ma douche. J’allume la radio, flot d’informations que je n’écoute pas. Tu mettais toujours la radio quand tu te lavais. On parlait des dernières nouvelles, et, même si on n’était pas forcément d’accord, je finissais par me ranger de ton côté. Et tu souriais, d’un air vainqueur.

            Maintenant, je mets cette foutue radio pour ne pas me sentir trop seul. Mais je n’écoute pas. Je m’en fous. Le monde extérieur peut bien crever.

            Je me douche. Je me sèche. Je m’habille. Retour à la cuisine, où mon café m’attend. Je mange des tartines sans goût avec mon café sans goût et mon jus d’orange sans goût. Sans toi, le monde n’a plus la même saveur. Lever de table, passage aux toilettes. Même là, je pense à toi. Excuse-moi, le lieu n’est pas bien choisi. Mais je pense toujours à toi. Sans arrêt.

            J’ouvre les volets. Le soleil me rentre dans l’œil gauche. Je ne veux plus voir le lever du jour. Parce que sans toi, se lever n’a plus d’intérêt.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes pas.

            Et tu me manques.

 

            Encore une fois, je tourne la clé, et le moteur est froid. Tu allumais toujours la voiture cinq minutes avant de partir, pour qu’elle chauffe. J’avais beau te répéter que c’était mauvais pour la planète, tu me répondais toujours d’un haussement d’épaule. Tu t’en foutais un peu, et quand la voiture est froide, les freins font n’importe quoi. C’est sûr, tu n’avais pas grand-chose d’une écolo. Mais quelle importance, tu étais avec moi.

            Je m’engage sur la rocade. Le trafic est aussi fluide que d’habitude. Avec un peu de chance, je serai au boulot d’ici une heure. Une heure à ne rien faire, sans toi. Je hais les embouteillages.

            Finalement, je me dégage des bouchons, et je me gare sur le parking de la boite. Je suis à la bourre, mais c’est un phénomène courant, mon patron ne m’en voudra pas. Alors, oui, je pourrais ouvrir la portière, me lever et rentrer dans les bureaux. Mais je n’en ai pas envie. Non, pas du tout. Ai-je le choix ? Pas vraiment.

            Je pousse la porte de la boite. Une sonnerie de téléphone me vrille l’oreille droite. Je ne veux plus aller au boulot. Parce que sans toi, travailler n’a plus d’intérêt.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes pas.

            Et tu me manques.

 

            Encore une fois, je m’assois face à mon ordinateur, et, à côté de moi, le radiateur est froid. Je regarde l’écran sans vraiment le voir. En théorie, je suis en plein travail toute la matinée. En pratique, je ne suis même pas capable de décrocher le téléphone. On m’a déjà dit hier de prendre des congés. Avant-hier aussi, d’ailleurs. En fait, on me dit de me reposer depuis que tu n’es plus là. Mais je continue de venir quand même. Je sais que si je m’arrête, je ne pourrais plus revenir.

            C’est comme ces histoires de traversée du désert. Tu te retrouves au milieu des dunes, ou dans l’immensité arctique, et tu marches, tu marches, et surtout tu te dis : Ne dors pas ! parce que dormir, c’est mourir. Et bien pareil pour moi. Si je m’autorise une pause, je vais me laisser dépérir. Remarque, pour ce que je perdrais…

            On tape sur mon épaule. Je me redresse. Sur l’écran de veille noir, je vois le reflet de ma joue, incrusté des marques des touches du clavier. Je me suis endormi sur mon lieu de travail. Celui qui a tapé sur mon épaule pour me réveiller, c’est mon chef d’équipe. Qui me dit gentiment de rentrer chez moi. Je lui dis que non, c’est bon, ça va, mais il insiste, vraiment, restez chez vous, vous ne pouvez pas continuer comme ça, si vous ne prenez pas de congés, le patron va vous mettre en vacances de très longue durée.

            Je sors du bâtiment. Le soleil s’amuse à me donner des coups sur le crâne. Je ne veux plus rentrer à la maison. Parce que sans toi, revenir n’a plus d’intérêt.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes pas.

            Et tu me manques.

 

            Encore une fois, je rentre chez moi, et la maison est froide. Je devrais manger, à cette heure-ci, mais je n’ai pas faim. Depuis que tu n’es plus là, mon estomac est mort. Je vais jusqu’à mon lit. Chute de corps, écrasement sur l’outil à sommeil. Mais je pense à toi, et je ne peux pas dormir. Je pense à toi. Je pense à toi. Je pense à toi. Avant, tu prenais toutes les couvertures. Bien sûr, ça m’emmerdait, mais au moins, tu étais avec moi.

            Je cherche le sommeil. Je pense tu es partie. Je pense c’est trop cruel. Je pense reviens-moi. N’importe comment, reviens, je veux te retrouver. Et je m’endors.

            Je rêve, et tu es là. Comme toujours. Chaque fois, te voir, face à moi. Te voir, et tu me tournes le dos, tu t’en vas, j’ai beau tenter de te poursuivre, mes pieds sont scellés, et te voir sur l’horizon, tu es là, et d’un coup tu disparais sous la ligne, et je suis seul. Et je me réveille en pleurant.

            Je me relève. Pénétration d’une larme dans ma bouche. Je ne veux plus dormir. Parce que sans toi, rêver n’a plus d’intérêt.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes pas.

            Et tu me manques.

 

            Encore une fois, je vais au cimetière, et mon cœur est froid. Je viens te voir, comme chaque jour. Je passe la grille, sous un ciel lourd. L’orage couve. Il va sûrement pleuvoir. Je vais quand même nettoyer ta tombe. C’est le moins que je puisse faire pour toi. Je n’ai rien pu faire quand tu es partie. J’aurais voulu… je ne sais pas. J’étais impuissant. Peut-on lutter contre la maladie ? Pas quand elle est incurable. J’attendais un miracle. Toi, tu avais déjà compris que c’était perdu d’avance. Peut-on parler de destin ? De fatalité ? Je ne croyais pas à ces choses-là.

            Je dépose des fleurs sur ta tombe. Et je reste là, face à ce qu’il reste de toi. Comme prévu, de grosses gouttes commencent à tomber. Je suis rapidement trempé. Chose que tu ne connaîtras plus.

            Le vent se lève. Cela fait quelques heures que je suis là, silencieux. J’ai froid. Est-ce dû aux bourrasques sur mes habits humides, ou à la peine d’être séparé de toi ? Un mélange des deux, à mon avis. Je jette un œil à ma montre. Dix-huit heures cinquante-deux, le cimetière va fermer. Je me dirige vers la sortie. Je m’en vais, jusqu’à demain.

            Je sors du cimetière. La douleur me transperce de part en part. Je retourne à la vie normale. Je ne veux plus vraiment vivre. Parce que sans toi, la vie n’a plus d’intérêt.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes plus.

            En théorie.

 

            Pourtant je t’ai vu. Comment est-ce possible ? Je n’en sais rien. Un instant fugace. Je suis passé devant une vitre, et j’ai vu ton reflet, trouble, mais bien réel. Le temps que je me retourne, et tu avais disparu. Pourtant, j’en suis sûr. Tu étais là.

            J’ai pris des congés, comme il m’a été conseillé. Je reste toute la journée à la maison, sauf pour faire des courses. Je passe au supermarché. Je prends des plats à réchauffer, des conserves, ce genre de choses, et je rejoins une file d’attente. Regard rivé sur mon caddy, j’ignore complètement le commun des mortels. Je suis perdu dans mes pensées et le bruit du magasin, mélange de musique de fond et de voix d’inconnus. Et soudain, parmi les sons qui m’encerclent, une voix inattendue. La tienne, qui m’appelle, lointaine mais présente. Je ramène mes yeux dans la réalité, regarde tout autour de moi. Et je t’aperçois, à une cinquantaine de mètres de moi. Je trouve tes yeux, tu trouves les miens. Et tu disparais derrière un rayon. J’abandonne mon caddy, pousse tout ce qui croise mon chemin, je cours vers toi.

            Je ne t’ai pas trouvée.

            Je reviens vers mes courses. Les vivants me jettent des regards, outrés pour ceux que j’ai bousculé, intrigués pour les autres. J’entends une voix de gamin dans mon dos, Maman, il est bizarre, le monsieur. Et la réponse de sa génitrice, chuchotée trop fort, Tais-toi, il t’a peut-être entendu.

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes plus.

            En théorie.

 

            En pratique, je n’arrête pas de te voir. Ton visage dissimulé dans une foule. Ton reflet camouflé dans une vitre ou un miroir. Tu es partout. Mais jamais je n’arrive à te saisir. Ces apparitions intermittentes me plongent dans une peine encore plus profonde que ton absence. J’avais accepté ta mort. Alors pourquoi ? Si seulement tu pouvais me répondre…

            Encore une fois, je me lève, et la vie est froide. Ma rage gèle l’atmosphère, colère de ne pas t’avoir, souffrance de ne pouvoir te rejoindre.

            Je lance la cafetière et vais dans la salle de bain. Et j’entends ta voix, juste à côté de moi, tu ne mets pas la radio ? Je relève les yeux. Tu es là, dans le miroir. Je reste pétrifié. Tu es dans mon dos. Tu t’approches lentement de moi. Je sens la chaleur de ton corps contre le mien. Et tu rajoutes, la pièce est trop silencieuse, tu ne trouves pas ? Je ne me retourne pas. Surtout pas. Je veux que tu restes. Ta main glisse le long de mon bras. Je t’ai manqué, n’est-ce pas ? Et je pense évidemment, ça fait six ans que tu n’es plus là, et je n’arrête pas de penser à toi. Tu ne réponds rien ? Je voudrais bien, mais mes lèvres sont scellées. Ses doigts se faufilent entre les miens, union de nos deux mains, mais seront-ils encore là si je les regarde ? Je ne sais plus quoi faire. Comment réagir face à une expérience de cet ordre ? Je ne sais pas. Je ferme les yeux, me laissant porter par mon toucher. Tu es juste contre mon dos. Yeux clos, je me retourne lentement. Tu es bien là, sous mes doigts. Je les laisse courir sur ton corps, je rapproche mon visage de tes cheveux. Même ton odeur est présente. Un léger baiser que tu déposes sur ma joue, et nos lèvres se rapprochent, insensiblement d’abord, jusqu’au contact. Et je t’embrasse, pour la première fois depuis six ans, enfin, tu m’as tellement manqué. Et finalement, j’ouvre les yeux.

            Tu as disparu. Mes jambes me lâchent. Reviens-moi. Reviens-moi. Ne me laisse plus seul.

 

 

            Je vis dans un monde où tu n’existes plus.

            En théorie.

 

             Mais je vais changer ça. J’ai installé des miroirs dans toutes les pièces de la maison, mais rien à faire, ce n’est pas la même chose que de t’avoir à côté de moi. Alors j’ai eu une idée. Ça peut marcher. Ça doit marcher. Et puis qui ne tente rien n’a rien. Et donc je suis allé acheter un duo pelle-pioche. Ensuite, direction cimetière. La nuit serait chargée.

            J’ai longtemps attendu, dissimulé dans l’ombre. Jusqu’à ce que la nuit tombe, que les grilles se referment, que le gardien aille se coucher. De ma cachette, je voyais la fenêtre de sa maison, et la lumière bleue qu’irradient les télévisions quand elles sont allumées. Patiemment, j’ai attendu qu’il aille dormir. Et même quand tout fut noir, j’attendis encore un peu, au cas où. Et finalement, j’ai sorti mon attirail. J’ai essayé de soulever ta stèle, mais c’était encore plus dur que je ne l’imaginais. Encore une fois, je ne pouvais rien pour toi. Je pensais si tu te matérialises dans un miroir, pourquoi pas dans ton corps ? Je ne pouvais pas abandonner, alors j’ai attaqué à la pioche.

            Je ne l’entends pas s’approcher. Et puis, soudain, une voix derrière moi, Hé, qu’est-ce que vous faîtes ? Je me retourne, pour voir le gardien, une lampe-torche à la main, un vieux manteau par-dessus son pyjama, chaussons aux pieds. Il rajoute Vous savez que vous tentez de déterrez un corps ? Ce genre de chose vous envoie en taule. Je le regarde, et pour tout te dire, je ne sais pas comment réagir. Lui, il continue à parler, tranquille, il dit qu’il a appelé la police, que les grilles sont fermées, que je ne peux pas m’enfuir, et qu’il n’aime pas trop qu’on déranger ses locataires. En tout cas, il me gêne, et je ne peux pas continuer mon travail. Alors je soulève ma pioche, et je l’abats sur le gardien. Qui crie. Mais je vais le faire taire. Encore une fois, je frappe, il tombe à terre, et pour obtenir un silence définitif, je balance deux ou trois fois de plus mon outil dans sa tête. Voilà. Il est sage, maintenant. Je peux reprendre là où je m’étais arrêté.

            Je ne sais pas depuis combien de temps je m’acharne contre ta tombe, mais je n’avance pas vraiment. Et puis, soudain, j’entends les sirènes. Je donne tout ce que j’ai, tu sais, je fais tout pour te sortir de là, mais je n’ai pas le temps, ils sont là, autour de moi, des gendarmes, flingues dégainés, pose ta pioche, pose-la au sol calmement. Je ne m’arrête pas. Je vais te libérer. L’un des gendarmes dit quelque chose comme Oh mon dieu, il est mort. Je ne vois pas ce qui lui fait croire que je suis mort. Ah, il parle du gardien ? Tu es sûre ? Je l’aurais tué ? Je n’y suis pas allé si fort, pourtant. Je n’ai pas pu… J’ai arrêté de creuser sans m’en rendre compte, et les autorités en ont profité pour m’arracher la pioche des mains. Ils s’approchent de moi, laisse-toi faire, mais non, je ne peux plus baisser les bras, et je me jette sur celui qui a pris mon outil. Ils se précipitent sur moi, et même si je me débats de mon mieux, ils sont trop nombreux. Dans la mêlée, j’arrive à attraper l’arme d’un des gendarmes, et je la pointe. Erreur. Erreur fatale. J’entends une détonation, coup de feu, balle dans la tête, et je me sens engourdi. Le monde tourne. Je m’effondre lentement sur le sol. Je vois des pieds qui s’approchent de moi. Et puis tout est noir.

 

            Je vivais dans un monde où tu n’existais plus.

            J’en suis mort.

 

            Même maintenant, mon âme te cherche, partout. Je me doutais que tout n’était pas fini à la fin de la vie. Tu en étais la preuve.

            Désormais je suis seul. A travers un brouillard, je devine le monde où nous vivions ensemble autrefois. Mais tout est si confus.

            Tu n’es nulle part. Ni personne d’autre, d’ailleurs. A la limite, je discerne les vivants, mais ils ne m’intéressent pas. C’est toi que je cherche.

            Mais rien à faire. Tu es introuvable. Je suis perdu dans cette immensité grise, abandonné, sans personne à mes côtés. Et sans cesse, je te poursuis, toi qui as disparu. Sans relâche, je scrute chaque recoin de mon environnement confus, sans grand espoir, à la recherche de celle qui n’est plus. A la recherche de l’Absente.

 

T. NOBLETZ

 

04

 

22:31 Écrit par [ 'Nis ] | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Post Scriptum (par l'auteur lui-même, un peu de respect, que diable...) Bon, que cette histoire soit exposée, comme ça, ça ne fait rien, même si on ne M'A PAS PREVENU AVANT !!! De toute façon, je comptais la réécrire...

Maintenant, si ça vous a plu :
_D'abord, tant mieux...
_Ensuite, sachez qu' "A l'absente" fera partie d'un roman bizarre (enfin, de moi, quoi...) au doux nom de "Grains de sable" (Vous trouvez pas ça doux ??? moi non plus, en fait...), en cours de rédaction (donc inutile de le chercher en librairie, il n'y est pas encore...)

Plus d'infos dans mon crâne, veuillez frapper avant d'entrer...

Et caetera...

(fin de la communication)

Écrit par : Buveur de Larmes (oui, à la naissance, c'était Thomas Nobletz, et alors ??? Je critique pas votre pseudo, moi...) | 20/11/2006

Je te l'ai dit, espèce de banane = ]
Même que tu m'avais fait un commentaire marrant...

^__^

Écrit par : Nis. | 20/11/2006

Les commentaires sont fermés.